Un crapaud, un soir après l'orage observait
L'astre se coucher dans la voûte si céleste
La laideur abjecte s'éveillant, regardait,
La beauté suprême s'endormant à l'Ouest.
Calme, paisible, il contemplait, seul,
Aspirant l'Infini, la Grâce par sa gueule.
Soudain, près de la flaque abritant l'animal,
Vint à passer l'Homme, un ecclésiastique, qui,
Pris de dégoût devant cette créature si sale,
Frémit et, indifférent, sur le crâne, son talon mit.
Ensuite la Femme, bien vêtue et fort belle,
Suivant le vieux prêtre à la lecture perturbée,
Laissa traîner près du mutilé son ombrelle.
En souvenir, Crapaud ne garde qu'un ½il crevé.
Enfin arriva la Jeunesse, quatre écoliers, libres, et prospères,
Insouciants, ivre de vie et de charme juvénile,
Aperçurent l'éclopé, et de sa laideur s'émerveillèrent :
Riant, ils torturaient l'estropié – quel jeu agile !
Le Crapaud bavait, il saignait de partout.
Il rampait, se glissait doucement dans la fange.
Seul le haut de son corps dépassait cette boue,
Il s'y purifiait, tel l'Hindou dans le Gange.
Mais les petits, indomptables, le lorgnaient toujours,
L'extase dans le c½ur, dans leurs gestes, la fureur.
L'un d'eux surgit : dans ses mains, un pavé. Lourd,
Pesant, mais soulevé aisément pour infliger la douleur.
Excités, impatients, ils attendaient la scène dernière :
La mort terrible qu'ils imposaient à ce martyr maudit.
Or, voici qu'arrive, par ce sentier du calvaire,
Un chariot à la charge pesante tiré par un bagnard rassis.
Ce forçat boiteux, ce galérien lamentable,
Sous les coups du geôlier qui le criblaient,
S'enfonçait dans la fange tel un crabe dans le sable-
C'était l'Âne, sénile et maigre. Invalide, il geignait.
Ses yeux se voilaient d'une mystique vapeur...
Il songeait, passif, sous le fouet et ses coups,
Se plongeait dans une illustre profondeur
Tandis que les bambins se figeaient, au son des roues.
La charrette était lourde et les enfants animés :
-écrasé sous un chariot, voilà qui est drôle !
Oubliant le pavé, ils s'écartèrent pour admirer
Le spectacle dans lequel chacun avait son rôle.
Les Spectateurs contemplaient, l'Âne avançait,
Le Crapaud attendait son supplice dernier.
L'Âne malheureux vit le Crapaud qui gisait-
Ce monstre était plus meurtri que lui par l'ânier !
Alors, l'Âne raviva sa force éteinte,
Et, ses muscles en sang, par son maître injurié,
Il tira le chariot, déviant la roue, sans plainte,
Laissant derrière lui vivre le Crapaud condamné.
Alors la Jeunesse, très déçue du spectacle,
Reprit ses cartables, s'éloigna du carnage,
Et le Crapaud restait là, sauvé par ce miracle,
Par cet Âne vénérable, ce rayon à travers l'orage.
Cette fable montre que la meilleure âme, l'être le plus saint,
Peut être la laide créature, qui, bien qu'expirante, pour sauver un autre, s'écarte de son chemin.
Tayal
Ps : pour répondre à un commentaire bien placé : c'est bel et bien une réécriture de fable, non pas de la fontaine, mais de Victor Hugo! Merci pour tous vos commentaires si sympas...